Les années mortes

« En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous rencontrions l’objet. A travers lui, nous la reconnaissons, nous l’appelons, et elle est délivrée.« 
Marcel Proust, « Contre Sainte-Beuve » (préface)

L’inventaire d’objets anodins ou familiers – une valise toute cabossée, une boîte en fer-blanc, un porte-plume, une blouse grise, etc. -, comme autant de débris surnageant à la surface du temps, sert de prétexte à une succession de plongées dans les profondeurs d’un passé oublié. Avec le recul, le narrateur s’arrête sur les moments forts d’une époque où, dès son plus jeune âge, il fut relégué dans une obscure et sinistre pension. De cette enfance partagée entre, d’un côté, l’apprentissage de la solitude, la détresse morale et la vindicte du pion et, de l’autre, l’angoisse du double et la mise en forme de rêves chargés de faire écran à la réalité, naît une passion contrariée pour les livres et, à la faveur de ce manque, pour l’écriture conçue tout à la fois comme félicité et châtiment…

Jusqu’à ce que, et les premières amours aidant, cette volonté têtue de s’en sortir débouche, à l’approche d’un certain printemps, sur une révolte qui n’attendra plus très longtemps avant que de se déclarer.

Date

2004

Éditions

Grasset, 272 p.

Type

Roman autobiographique

Catégorie

Littérature, introspection, littérature

Babelio - Les années mortes, Alain Nadaud
Grasset - Les années mortes, Alain Nadaud
Amazon - Les années mortes, Alain Nadaud
La chasse aux livres - Les années mortes, Alain Nadaud
Babelio - Les années mortes, Alain Nadaud
Grasset - Les années mortes, Alain Nadaud
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La chasse aux livres - Les années mortes, Alain Nadaud

« Écoute-moi bien. Je suis prêt à lever ta consigne, mais à condition que, d’ici samedi midi, tu me fasses mille lignes. Un frémissement imperceptible parcourt la classe. Mille lignes! Mon salut à portée de main en échange d’une tâche absurde, démesurée. Mille lignes : est-ce qu’il se rend compte au moins? »

En huit périodes, comme autant de scènes fortes, nous est donné à lire le chemin de croix d’un pensionnaire, de l’enfance à l’adolescence. C’est aussi la découverte de l’écriture, et ses conséquences, qui sont évoquées dans ce récit autobiographique, livre troublant… années de l’éveil.



La logique narrative de ce récit autobiographique relève de l’inventaire : en huit jours et huit objets minutieusement décrits, de la valise toute cabossée à la blouse grise, en passant par le porte-plume à l’ancienne, l’auteur ressuscite ce qu’il nomme lui-même ses « années mortes ». Un long apprentissage de la solitude et de la douleur morale, exagérée bien sûr par la fragilité de l’enfance, qui prend la forme d’un séjour en pension chez les Pères. Punitions physiques, ambiance confinée, premiers émois, paysage imprécis et cotonneux de l’ennui, jalousies et mensonges, cruautés des camarades. L’air est connu, mais Alain Nadaud transcende la banalité de l’expérience par le recours de l’enfant à l’écriture. L’écriture, jusqu’aux dictées infligées, le sauve, en même temps que l’imaginaire où il se complait, qui le protège du réel trop médiocre et décevant

« Le désir d’écriture naît en moi, non pas d’une admiration excessive pour les livres – sentiment qui, au contraire, aurait impliqué une paralysie presque immédiate -, ni de la volonté de rivaliser avec eux et d’en imiter à tout prix la perfection, mais, et parce qu’ils se révèlent incapables de tenir leurs promesses, de leur mise en question.

Par chance, l’un d’eux, malgré lui, aura ouvert la brèche dans laquelle il ne me reste plus qu’à me précipiter. Et c’est pour n’avoir pas rencontré en temps voulu le roman auquel j’aspirais de tout mon être, et donc pour tromper autant mon attente que la déconvenue qui en résulte, que je me résous, par le seul jeu de mes propres forces, à y porter remède…

Ainsi, la conscience de naître à la vie d’écrivain ne sera pas venue d’un livre qui aurait constitué à la fois une référence et une révélation, que je me serais ensuite employé à reproduire, mais de son absence même, considérée comme irrémédiable. »

Alain Nadaud

(Ce livre a commencé à être écrit en 1990. Par une succession de coïncidences malheureuses, les droits en ont été acquis successivement par le Seuil, Quai Voltaire, puis par Grasset, mais le livre ne sera publié qu’en 2004.)

Cette quête des origines de l’écriture alphabétique à travers l’histoire, telle qu’on a pu la lire dans Le Livre des malédictions, est cependant indissociable d’une remontée jusqu’aux limites de ce que l’on peut en percevoir par soi-même, à travers sa propre enfance. C’est d’ailleurs ce qu’avait déjà amorcé L’Armoire de bibliothèque, qui sera réintégré comme l’un des chapitres des Années mortes. Un autre passage pointe ce qui a pu générer ou conditionner le processus d’écriture : la hantise du frère mort, dont je porte le même prénom – ce qui me conduit à devoir déchiffrer mon propre nom sur la tombe d’un « autre » -, et donc à réfléchir sur le double absent et le statut de l’enfant de remplacement. Cet épisode confirme le soupçon que j’avais, à savoir que j’étais bien « écrit avant que d’être ».
 
En partie s’explique le ressentiment du mauvais fils qui, ontologiquement, sait qu’il ne sera jamais, par rapport à l’absent, à la hauteur des espoirs qu’on a mis en lui et qui n’aura d’autre issue que de s’en prendre aux processus de sublimation de la figure maternelle (thème déjà abordé dans La Mémoire d’Erostrate). Ainsi s’articule l’épisode du déni de la Fête des mères, dont je m’étonne moi-même, après coup, de voir à quel point il induit, dans le chapitre suivant intitulé « Mille lignes », ce rapport halluciné à la graphie. D’autres notations autobiographiques, en amorce, en complément ou en décalage par rapport à Une aventure sentimentale, traitent du séjour en pension, de l’éveil de la sexualité, du surgissement individuel et collectif de la révolte contre le monde tel qu’il est, signes annonciateurs de Mai 68.

Alain Nadaud

Alain Nadaud et ses parents
Alain Nadaud et ses parents

  • L’éveil littéraire

    « Les Années mortes sont devenues celles de l’éveil littéraire. Et ce récit (…) s’élève soudain à la hauteur, où l’air est pur, des écrits inflexibles de Charles Juliet. »
    Jérôme Garcin
    Le Nouvel Observateur
  • Virtuose jusqu’au vertige

    « Pas plus que le lecteur d’Archéologie du zéro, celui d’Auguste fulminant n’attendait Alain Nadaud sur le terrain du récit autobiographique.

    Réputé pour sa science consommée de la spéculation littéraire, virtuose jusqu’au vertige, passé maître dans le genre périlleux de l’allégorie (Une aventure sentimentale), l’écrivain n’a guère emprunté jusqu’ici que des pistes où l’audace le dispute à l’invention. Au risque de passer pour un auteur « difficile ». »
    Philippe-Jean Catinchi
    Le Monde
  • Une expérience de révolte intérieure

    « On ne peut s’empêcher, en lisant le récit d’Alain Nadaud, de penser aux Désarrois de l’élève Törless, le premier roman de Robert Musil, paru en 1906. Certes, près d’un siècle sépare les deux œuvres. Entre-temps est venu un considérable savoir nouveau en matière de sciences humaines.

    On en sait également plus sur la mécanique fragile du moi profond et sur l’écriture comme lieu de sa représentation symbolique. Mais l’on assiste, dans l’un et l’autre cas, à une perturbation fondatrice de l’être adulte, à partir d’une expérience de révolte intérieure. »
    Jean-Claude Lebrun
    L’Humanité
  • Écrire lui-même ce qu’il aurait envie de rencontrer dans les livres

    « Le sixième jour, l’adolescent devient écrivain. Ou plutôt, il sent naître en lui le désir de le devenir. Il est au pensionnat et ne trouve de véritable distraction que dans la lecture. Or les ouvrages à sa disposition se révèlent décevants. Il n’imagina pas de meilleure solution à son problème que de se décider à écrire lui-même ce qu’il aurait envie de rencontrer dans les livres…

    Et voilà probablement pourquoi Alain Nadaud se lance, depuis une vingtaine d’années, dans des entreprises plus ou moins romanesques, où le goût de la fiction se cache parfois (à peine) derrière un sérieux affiché. »
    Pierre Maury
    Le Soir de Bruxelles
  • Des riens qui deviennent le centre du monde

    « C’est la première fois que l’auteur d’Archéologie du zéro, de La Fonte des glaces et de beaucoup d’autres romans impressionnants de rigueur et de beauté, aborde ouvertement le genre autobiographique.

    Le style de Nadaud, souvent empreint d’une ironique rectitude et d’un sens très latin de l’ablatif absolu, se fait ici plus frémissant, moins corseté, pour traduire une indignation et une révolte intactes plus de quarante ans après. Un grand écrivain se reconnaît à ce qu’il fascine avec des riens qui deviennent le centre du monde. »
    Bernard Fauconnier
    Le Magazine littéraire
  • L’écriture le sauve

    « La logique narrative de ce récit autobiographique relève de l’inventaire : en huit jours et huit objets minutieusement décrits, de la valise toute cabossée à la blouse grise, en passant par le porte-plume à l’ancienne, l’auteur ressuscite ce qu’il nomme lui-même ses « années mortes ».

    Un long apprentissage de la solitude et de la douleur morale, exagérée bien sûr par la fragilité de l’enfance, qui prend la forme d’un séjour en pension chez les Pères. Punitions physiques, ambiance confinée, premiers émois, paysage imprécis et cotonneux de l’ennui, jalousies et mensonges, cruautés des camarades. L’air est connu, mais Alain Nadaud transcende la banalité de l’expérience par le recours de l’enfant à l’écriture.

    L’écriture, jusqu’aux dictées infligées, le sauve, en même temps que l’imaginaire où il se complait, qui le protège du réel trop médiocre et décevant. »
    Éditions Grasset
  • Une naissance à l’écriture et à la lecture

    « Depuis peu, l’on célèbre – reality shows inclus – la bonne vieille école en blouse grise et le maître inaccessible, deus ex machina du tableau noir. De sa décennie passée dans un internat de Frères, à la jonction des années 1950-1960, l’écrivain Alain Nadaud (né en 1948) parle, pour sa part, comme de ses Années mortes. Vaste bâtiment sévère, jardin rudement taillé, cours bétonnées, longs dortoirs spartiates, repas en silence, emploi du temps réglé pour n’en pas laisser. Voilà pour le cadre.

    Les Années mortes n’est toutefois pas un livre de souvenirs, mais le récit d’une naissance à l’écriture et à la lecture. Quand on a reçu le même prénom que son frère inconnu, mort prématurément, tracer sur les copies ce prénom qui n’est pas tout à fait le sien, c’est découvrir sa propre « identité incertaine », comme Ulysse ou comme l’« homme sans qualités » de Musil. Être puni par la rédaction de mille lignes à copier et compiler, c’est découvrir le texte infini. Choisir un livre dans la bibliothèque, sans avoir le temps (ni le droit) de le feuilleter auparavant, c’est rêver du livre absolu, du chef-d’oeuvre introuvable.

    Cette décennie en pension, Alain Nadaud la raconte en huit « jours » – de l’arrivée, enfant, jusqu’à la sortie, adolescent. Il le fait avec ce style net, présent-absent, dont l’ordre et la clarté trahissent d’autant plus l’émotion. Chaque « jour » est précédé d’une fiche d’« inventaire » où l’écolier décrit successivement sa valise, son porte-plume, sa blouse grise… Autant de poèmes en prose nés de l’attention qu’un enfant seul porte au peu d’objets qui sont les siens. »
    Jean-Maurice De Montremy
  • Ce sentiment de messianisme

    « On pourrait multiplier les exemples précis qui montrent le jaillissements, d’une manière cyclique, de ce sentiment de messianisme qui habite l’humanité à un moment de son parcours, cette aspiration à un âge d’or vers lequel toute civilisation, emprisonnée dans les âges d’airain ou de fer, regarde et dont l’enfant dans son innocence et sa lucidité est le symbole tutélaire.

    C’est un beau livre que ces Années mortes où l’écriture ample et sonore ne laisse pas de nous enchanter. Et ici encore, comme dans ses précédents romans, sous la gravité du propos, surgit parfois un regard amusé dont le héros fait souvent les frais et le lecteur ses délices. »
Alain Nadaud et ses parents
Alain Nadaud et ses parents

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