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Auguste fulminant
Diplomate en poste à Carthage, Gilles Virandes supervise l’aménagement d’un musée archéologique consacré à Virgile. Une mystérieuse correspondance échangée il y a deux mille ans par les éditeurs de L’Énéide lui tombe alors entre les mains. Il y est question de l’hypothétique passage de Virgile à Carthage, où celui-ci avait l’intention de visiter les sites où se déroule la majeure partie du poème auquel il consacra les dix dernières années de sa vie, du sacrifice à la raison d’Etat, de la colère de l’empereur Auguste, et même d’empoisonnement… Ce qui suffit à le persuader que la mort de Virgile n’a rien eu de naturel. Les preuves ? La découverte d’une mosaïque où s’aperçoit le visage angoissé du poète ; et son cri d’agonie lancé à la face de celui qui entre-temps était devenu un tyran : « Brûlez l’Énéide ! Brûlez l’Énéide ! », vaste poème qui a pour fonction de faire de l’empereur un véritable dieu.
De la poussière des fouilles remontent d’improbables bouffées tragiques. A travers l’incendie du musée et la disparition d’une séduisante archéologue, n’est-ce pas toujours, à deux ou trois mille ans d’intervalle, le même drame qui se joue ? La même fatalité qui se répète ? Et toujours le même tueur qui revient, du versant caché de l’histoire ?
Enquêteur des marges, écrivain à l’humour érudit, en nouant les fils de la fable antique et du polar, Alain Nadaud exhume des ruines du passé d’incroyables vérités.
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Date 1593_718451-47> |
1999 1593_a2e80b-0f> |
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Éditions 1593_10dc73-df> |
– Grasset, 272 p. |
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Prix 1593_a6c106-6c> |
Prix Méditerranée 1998 1593_9addd9-4c> |
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Type 1593_67a082-dc> |
Roman d’aventures métaphysique 1593_9001ab-33> |
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Catégorie 1593_e93ab6-94> |
Littérature, histoire 1593_2c7766-d9> |
Dans le roman familial sous-jacent, dont chaque ouvrage paraît crypter un épisode ou une caractéristique, Auguste fulminant ne peut pas éviter cette fois de donner l’impression d’en découdre avec la figure du père, d’abord déifié par naïveté, puis rejeté sous l’effet d’une déconsidération généralisée.
Car tel est le cas de Virgile qui, par les seules vertus de la fiction et du mythe, rédige L’Énéide en partie pour faire en sorte que l’empereur Auguste descende du demi-dieu Enée – avant de se raviser et de vouloir brûler son œuvre.
Certes, ce roman part d’une méditation sur le rapport entre la réalité et la description que l’œuvre en donne dans la fiction (la baie de Carthage) ; mais on peut dire que, à partir de ce prétexte, se poursuit un travail de sape, entrepris depuis Le Livre des malédictions, où la figure divine apparaissait non seulement contenue à l’intérieur du livre, mais aussi forgée par l’écriture.
De plus, dans ce rapport ambigu entre fiction et réalité, on notera que ce roman fait revivre, cette fois à l’époque contemporaine, l’impossible histoire d’amour entre Enée et Didon, inventée de toutes pièces par Virgile puisque, selon la chronologie, plusieurs siècles séparent le héros de la guerre de Troie et la reine de Carthage. Or, j’ai bien été obligé de constater que, de façon sinon prémonitoire du moins par un étrange parallélisme, la transposition moderne de L’Énéide que j’avais effectuée, et qui n’était elle-même que romanesque puisque inscrite dans le cadre d’Auguste fulminant, s’est trouvée avoir pour de bon des résonances à la fois réelles et personnelles. On me pardonnera de ne pas trop entrer dans les détails. Il n’en reste pas moins que l’écho de cette aventure, comme par effet de boomerang, est venu résonner jusque dans ma propre biographie. Dans ma hantise de reproduire le tour catastrophique que Enée lui avait donné en trahissant celle qui lui avait pourtant tout sacrifié, je reconnais avoir fait l’impossible pour en déjouer la légendaire fatalité.
Alain Nadaud
« Le poète Virgile mourut en l’an 19 avant Jésus-Christ, alors qu’il naviguait vers l’Italie à la rencontre d’Auguste, laissant douze chants d’une grande épopée de dix mille vers, l’Enéide. Mais l’oeuvre était-elle achevée ? Pire encore : ce poème à la gloire indirecte d’Auguste n’allait-il pas être remanié par Virgile ? Ses derniers mots furent-ils vraiment : « Brûlez l’Enéide » ? N’est-il pas étonnant que ce paysan romain ait succombé à une banale insolation ? Toutes ces questions appartiennent à l’histoire littéraire. Le roman d’Alain Nadaud leur donne un autre destin…
Gilles Virandes, un diplomate en poste à Carthage, en Tunisie, est persuadé que Virgile aurait fait escale sur la côte d’Afrique, à la poursuite du mythe d’Enée, et mécontent de son poème, qu’il aurait voulu le modifier contre l’avis impérial d’Auguste. D’où sa mort inexpliquée. Mais comment le prouver ? L’aménagement d’un musée à Pleggah, les fouilles archéologiques de la brune et mystérieuse Anna Sidonis, la découverte d’une correspondance cachée entre les éditeurs de l’Enéide, l’exhumation d’une céramique où le visage angoissé du poète ne laisse pas de doute sur l’acceptation de son destin arrêté par Auguste, devraient permettre à la vérité d’éclater. Mais le musée brûle. Mais Anna Sidonis meurt dans d’étranges circonstances… Gilles Virandes sera-t-il, à son tour, victime de cet éternel retour de l’histoire ?
Alternant l’investigation historique et l’enquête contemporaine, Alain Nadaud enquête dans les marges de l’histoire, exhume des ruines du passé d’incroyables vérités, noue les fils de la fable antique et du polar. Il nous propose ainsi une méditation sur les rapports forcément ambigus de l’art et du pouvoir, de la transfiguration artistique et de la falsification politique.
Alain Nadaud prouve une fois de plus qu’il est un subtil enquêteur des marges de l’histoire, un écrivain qui s’amuse des bizarreries de l’érudition. »
« Quand bien même, en ses douze chants, son épopée paraît sur le point d’être terminée, il refuse de la donner à lire à quiconque qu’il ne l’ait auparavant mise à l’épreuve de la réalité ! Sa nouvelle idée ? Il tient à visiter les lieux qu’il évoque sans les avoir jamais connus, à arpenter les champs de bataille où, côte à côte avec les dieux, s’illustrèrent les héros des légendes de jadis. Tu sais pourtant avec quelle vigueur il a décrit les sites abordés par Enée au long de son périple… Eh bien non, cela ne suffit pas ! Voilà qu’il a pris le parti de se mettre en route pour aller contrôler sur place si tout est bien conforme à la vision qu’il en donne. Quand je pense aux innombrables comptes rendus que nous avons collationnés exprès pour lui – il n’y en avait jamais assez ! Rapports de marins, perspicaces dans l’art de se repérer à l’estime en vue d’une côte ou d’un amer, de chefs militaires, prompts à juger du point faible d’une défense ou experts dans l’art de produire un relevé de terrain. Sans oublier les innombrables recoupements que nous avons effectués pour mettre ces témoignages en conformité avec le texte d’Homère. hélas, tout ce travail en vain ! »
« Par sa facture, ce buste est conforme aux canons habituels de la sculpture du 1er siècle av. J.-C., si l’on excepte la singularité de l’expression. En effet, la forme des lèvres entrouvertes et le pli prononcé des commissures forment un contraste saisissant avec les traits juvéniles du reste du visage. Même s’il se rapproche de modèles aussi célèbres que « Jupiter tonnant », figuré assis en majesté, la mine sévère, s’apprêtant à lancer son foudre du haut du ciel, ou que « Mars vengeur », portant le poids du corps sur sa jambe gauche pour mieux décocher son dard acéré, le rictus qui déforme la bouche tranche par son expressivité sur l’académisme en vigueur, à tel point qu’il fut sur-le-champ baptisé « Auguste fulminant » ».
« Oui, mon cher Varius, et avec l’assentiment d’Auguste, ne redoutons plus d’avoir recouru à la violence pour arracher le fruit ultime et splendide, pendant qu’il était mûr encore, même si, par une précaution que lui seul avait jugée légitime, Virgile s’était refusé à le laisser cueillir. Car, sans notre intervention, il aurait fini par pourrir sur la branche et choir à terre… Certes, nous sommes aussi responsables d’avoir abattu l’arbre qui l’avait porté pendant tant d’années. Mais, compte tenu de son dépérissement inéluctable, il serait bientôt devenu un rameau sec et cassant, tout juste bon à allumer le feu ; depuis quelques temps, par désespérance ou lassitude, ne s’était-il pas déjà condamné à ne plus refleurir ? »
Alain Nadaud
L’univers étourdissant de Nadaud
« Il est devenu commun de saluer l’intelligente facture des romans d’Alain Nadaud comme leur singularité profonde – un argument ingénieux servi par une écriture littéraire talentueuse.
Mais ces recommandations l’ont, du même coup, privé d’une large audience, tant les spéculations sur les fins ultimes de la littérature peuvent effrayer. Comme un festin trop riche dont le menu seul rassasie déjà.
Ceux qui intimidés n’ont jamais osé approcher l’univers étourdissant de Nadaud ne doivent en aucun cas manquer son nouveau roman, le sixième et le moins réservé. »Philippe-Jean CatinchiLe MondeUn polar virtuose
« Avec Auguste fulminant, Alain Nadaud nous entraîne dans l’un de ces dédales romanesques, érudits et raffinés, dont il s’est fait une spécialité. Un polar virtuose, à partir d’un jeu de miroirs entre le présent et l’antiquité romaine.
Dans cette haletante histoire, à double détente, des événements récents paraissent en effet venir en écho à une lointaine fable, pour nous instruire d’un même combat et d’un même drame, sans cesse recommencés. Prolongeant une réflexion à laquelle le romancier, de livre en livre, ne cesse en fait de se consacrer. »Jean-Claude LebrunL’HumanitéUn écrivain aussi captivant qu’érudit
« L’homme ne se laisse pas séparer de l’œuvre, quoi que prétendent les chimistes du texte. Alain Nadaud, dans un roman astucieux qu’on aurait tort de mettre parmi les romans historiques qui n’ont pour eux que la gratuité du jeu des ombres, fait surgir dans une clarté redoutable ce qui différencie de tout le reste l’œuvre littéraire, sa naissance, sa croissance, son destin et sa destination. (…)
Les fatalités ne manquent pas dans l’histoire de Virgile, mise en roman par un écrivain aussi captivant qu’érudit. »Lucien GuissartLa CroixDes vertiges narratifs inédits
« Tous les romans historiques de Nadaud en viennent à considérer la lecture de l’Histoire comme une succession de spéculations où l’imaginaire serait présent. Dans chacun de ses livres, une thèse historique singulière permet d’aborder la fiction et son agencement de manière spécifique.
Se refusant tout canevas psychologique ou description d’un réel ressemblant au nôtre, Nadaud s’éloigne des genres actuels. Se jouant de ses concepts, il entraîne son lecteur dans des vertiges narratifs inédits où l’iconoclaste n’est jamais loin du philosophe. »Romarie GergorinLes InrockuptiblesUne fable très moderne
« Avec cet Auguste fulminant, Alain Nadaud semble vouloir réitérer l’exploit du Livre des malédictions et tisser une nouvelle trame romanesque capable de marier intimement l’antique et l’actuel. (…)
Auguste fulminant est une fable très moderne, un jeune arbre avec de vieilles racines ; Alain Nadaud y a veillé en faisant de ses personnages d’aujourd’hui des acteurs modernes du drame ancien, comme si la tragédie était vouée à répétition, comme si un polar pouvait durer deux mille ans. »Catherine DavidLe Nouvel ObservateurImpossible en effet de démêler le vrai du faux
« L’ennui, c’est qu’Alain Nadaud invente presque tout. Avec lui, impossible en effet de démêler le vrai du faux. La culture de l’auteur dépassant celle du lecteur, le doute finit par devenir général. Ainsi en va-t-il aujourd’hui dans Auguste fulminant. »
Etienne DumontLa Tribune de GenèveUn Sherlock Holmes égaré chez Borges
« Où finit la réalité historique, où commence la pure fiction ? Les romans d’Alain Nadaud ont ceci d’original qu’ils sapent le bien-fondé de la question.
Soumis à la relativité des témoignages et à l’interprétation des traces, les prétendus faits ouvrent des perspectives vertigineuses, entre l’espace d’un tableau de Chirico et le temps d’un Sherlock Holmes égaré chez Borges. »Nadine SautelLe Magazine littéraireUn vrai régal pour l’esprit
« Alain Nadaud a établi avec l’Histoire un rapport original. Son œuvre tout entière s’en inspire, mais s’oppose à l’idée même du roman historique. Tantôt les faits se jouent du temps, tantôt le temps des faits. Un vrai régal pour l’esprit. Nous en mesurons une fois de plus les sortilèges avec ce dernier livre qu’il nous invite à qualifier de « polar archéologique ».
André BrincourtLe FigaroLes jeux de l’imagination et du gai savoir
« Dès son premier roman, Archéologie du zéro, Alain Nadaud a manifesté ce goût pour les jeux de l’imagination et du gai savoir, évoquant les déambulations babéliennes du grand Borges.
Rompant avec ce qu’il y a souvent de si nombriliste dans le roman contemporain, l’auteur d’Ivre de livres, qui se mit naguère à dos une partie du milieu littéraire parisien en dénonçant un Malaise dans la littérature, poursuit son exploration du Labyrinthe avec une alacrité imaginative que le lecteur appréciera. »Jean-Louis KufferVingt-quatre heuresSuperbe imbroglio policier contemporain
Superbe imbroglio policier contemporain autour de l’achèvement de l’Énéide et de la mort de Virgile.
Publié en 1997, le septième roman d’Alain Nadaud garde un petit air familier pour les lecteurs de son admirable Archéologie du zéro (1984). Loin des fouilles égyptiennes et de l’histoire de la secte des adorateurs du chiffre-néant, c’est d’Enée, de Virgile et d’Octave Auguste qu’il est ici brillamment question.
Un journaliste contemporain est chargé, quelque peu en urgence, de rendre compte du mystérieux incendie criminel d’un petit musée archéologique tunisien, disparu ainsi avant même son ouverture. En quelques jours, il se retrouve plongé dans le tourbillon des rivalités, des rancoeurs, voire des haines, entre une jeune archéologue de terrain, un historien muséographe de grand renom, et un attaché culturel latiniste émérite, qui finira par mourir bien mystérieusement quelques semaines plus tard, quasiment sous les yeux du journaliste…
Le véritable enjeu ne se situe toutefois pas dans les mesquineries bien contemporaines des cercles de la recherche en Antiquité, mais bien, à travers la mise à jour d’une correspondance oubliée entre les deux « éditeurs » de l’Énéide de Virgile, d’accéder, peut-être, à la vérité sur la mort tragique de Virgile, sur les impacts attachés à son Énéide, et sur le sombre rôle potentiel de l’empereur Auguste, il y a plus de 2 000 ans.
Présenté avec brio sous forme d’organisation du matériau rassemblé par le journaliste, au fil de la brochure descriptive des 8 vitrines consacrées à l’Énéide dans le musée avorté, des 8 cassettes d’entretiens avec l’attaché culturel et des 8 lettres échangées entre Varius et Tucca, cet étonnant roman policier constitue surtout une superbe fable, redoutable, sur le lien entre l’écrivain-poète et le pouvoir politique, aujourd’hui comme hier et avant-hier…BabelioBeaucoup de suspense dans ce très beau livre
« Un journaliste est envoyé sur les traces d’une correspondance datant d’il y a 2000 ans, entre les éditeurs de l’Énéide. Il va alors rencontrer plusieurs personnages : Gilles Virandes, diplomate supervisant l’aménagement d’un musée consacré à Virgile, la soeur d’une jolie archéologue, qui était responsable du musée et René Teucère, archéologue et muséographe, dont le seul espoir est une nomination à l’Unesco.
De là découleront les chapitres qui au fur et à mesure de la lecture, démontrent que René Teucère s’est trompé. On a en effet chaque fois un passage de la correspondance des deux éditeurs qui prouve que Virgile a été assassiné. Ce dernier s’était rendu compte qu’il ne fallait pas publier l’Énéide, en raison des erreurs qu’il avait commises en l’écrivant. Auguste se mit en colère et programma la mort de Virgile afin de récupérer son oeuvre.
On a aussi une description des vitrines du musée, telles que René Teucère les avaient conçues, sans tenir compte de l’avis de Gilles Virandes, qui avait compris, avant même d’avoir la preuve par la correspondance des deux éditeurs de Virgile, que Virgile avait fait un voyage à Carthage pour vérifier le propre voyage d’Enée.
Et enfin, on a les divers enregistrements de notre journaliste qui a pu interroger Gilles Virandes avant sa mort. On apprend alors qu’il y avait un total désaccord entre Teucère et Virandes au sujet de Virgile mais aussi la tristesse de Virandes qui aima en silence la belle archéologue alors que celle-ci a préféré les bras de Teucère. Mais qu’est-ce qui a fait que le musée a brûlé ? Et pourquoi Gilles Virandes meurt soudainement ? Beaucoup de suspense dans ce très beau livre. La correspondance entre V. Rufus et P. Tucca est passionnante. »Babelio
Paysage de l’esprit et asile de fiction, l’antique s’impose aussi, dans les romans d’Alain Nadaud, comme un scandale à répétition. L’attrait pour les origines, qui le justifie, se double du manque éprouvé d’appréhension fiable en son domaine. Moins remontée vers la source que retour au chaos, la fiction antique énonce une fascination pour quelques déterminations à la fois essentielles et énigmatiques. Auguste Fulminant écrit cette pression d’un temps fondateur qui, excèdant l’intelligibilité, justifie le recours généralisé aux mythes, aux versions supplétives, aux reconstitutions rétrospectives, aux hypothèses levées en vérités officielles. La part du savoir, que le texte mobilise par souci d’auto-légitimitation érudite, amène au sentiment d’une perte générale de connaissance. Le roman détecte par là-même quelques formes majeures de sa propre parade : des vérités historiques se révèlent comme des fictions du temps ; des certitudes culturelles, comme des intrigues de la conscience.
Au centre du dispositif romanesque, une enquête se mène sur la mort d’un poète, trop polie pour ne pas devenir suspecte. La victime : Virgile ; le présumé coupable : Auguste ; les hommes de main : deux obscurs écrivains à la solde du monarque ; le mobile : L’Enéide, dont Virgile entend retoucher les passages excessivement laudatifs à l’adresse d’Auguste ; les enquêteurs : un journaliste et un attaché culturel français des années 1990. L’efficacité de l’intrigue tient à son envergure : Nadaud amplifie les effets de suspense en dédoublant le déroulement du récit – temporalité et narrativité simultanément antiques et contemporaines – et son acception romanesque – axes policier et politique réciproquement activés, dans l’acte criminel passé comme dans l’action d’enquête contemporaine. Cette ordonnance complexe confère à la fiction un cours labyrinthique, à la fois calibré et décalé, que la logique anecdotique ne saurait épuiser. L’intrigue met effectivement en forme, par-delà l’histoire et l’Histoire, la recherche d’un sens échappé, le pressentiment d’une exactitude maquillée, qu’elle dégage de leurs seules implications circonstancielles par son ouverture achronique. De l’actualité la plus récente – celle des tours de banlieue qui lancent le récit ou de la Roumanie d’aujourd’hui qui l’achève – vers un passé romain des plus apparemment distant, une interrogation se formule, une incertitude s’énonce, une anxiété lacunaire se représente. Portant sur quelque interaction répétée – pouvoir, savoir, art -, elles entretiennent leur urgence.
Comment accorder un degré de sens probant à un passé fractionné, détourné, en partie perdu, nécessairement recomposé, mais qui recèle pourtant les manifestations les plus élémentaires de l’être au monde ? Alain Nadaud part de cette interrogation. Son roman accumule les manifestations les plus diverses de la trace. La terre recèle, par strates, des éboulis d’édifices, des cavernes de fresques à demi-dévorées, scènes et visages à l’expressivité préservée mais à l’identité incertaine. Elle expose à sa surface un éclatement similaire, comme le suggère la description de la décharge, dans laquelle « les habitants des environs venaient déverser leurs gravats, leurs pots de peinture vides ou quantité de déchets de nature végétale – tas de branchages, paquets de gazon tondu et fleurs mortes, palmes jaunies » (p.48). Les vitrines d’un musée, lui-même détruit par le feu, se détaillent de chapitre en chapitre, présentant les restes d’objets arrachés à leur unité, à leur fonction, à leur conception. Espace naturel et lieux culturels participent d’une même poussée détritique, tantôt enfouie tantôt exhibée. Place stratégique de l’action romanesque, la bibliothèque, ses sections, ses rayons, ses disciplines, ses ouvrages, volés, retrouvés, arrachés, concentrent ce principe de dispersion, vainement troqué contre un fantasme d’ensemble et d’agencement. A cet égard, l’idée de littérature résiste mal au constat matériel de l’érosion : « …en nombre infime sont les écrits qui, autrement que par fragments, sont parvenus intacts jusqu’à nous » (p.117). L’écrivain élabore ainsi une fable du vestige, à l’intérieur de laquelle élan chaotique et évidence hétéroclite se complètent. Ils s’énoncent, également. En effet, la dynamique romanesque s’autodétruit : son énergie fictionnelle, particulièrement insistante – vols et meurtres, exactions, enquêtes et énigmes -, porte sur l’élucidation de deux morts suspectes, énoncées d’emblée. Elle glose donc l’idée même de disparition, dont elle propose deux modes d’accomplissement à valeur exemplaire. Auguste Fulminant simule en outre un véritable mixage typologique (documents muséographiques, interviews retranscriptes, notes intimes, dossier journalistique), générique (fiction policière, historique, fantastique, parodique) et tonale (passages alternativement dramatique, lyrique, épique, polémique). Le texte se définit ainsi, à même l’écriture, comme un espace sédimentaire, amassant les composantes résiduelles de pratiques antérieures dont l’écrivain se fait l’archéologue.
Mais toute trace s’impose en piste. Tout vestige propose en pointillé son chemin d’Orphée. Cette marche arrière, ces pas à l’envers du temps, ces itinéraires inversés qui se croisent et divergent, Nadaud les affabule avec une cruauté d’expert. L’archéologue qui fouille les réserves du sol, le chercheur qui déterre les textes anciens, le poète qui sonde les mythes, prélèvent tous, malgré leur obstination, de simples bribes, à la fois déterminantes et insignifiantes. Leur lien possible avec d’autres extractions, leur valeur d’extrait, leur indice de vérité résiduelle, relèvent de la postulation intellectuelle et de la mise en forme langagière. Des systèmes s’élaborent, des interprétations s’échafaudent, des positions s’échauffent, des certitudes s’instaurent, des réfutations fusent… Plus son matériau s’enrichit, plus la connaissance s’affaiblit : chaque découverte relance la spirale des supputations, le tournis des théories concurrentes, l’entrechoc des ambitions cognitives. Alain Nadaud développe en intrigue policière, par l’hyperbole du crime répété, ces querelles de préséance érudites, qui, à la lettre, font sens. ìSe faire une idéeî, l’expression intervient en fin de roman : une idée se construit sur les décombres d’éléments lacunaires qui exigent un ordre, et les dépouilles des adversaires qui le contestent. Virgile meurt deux fois. Parce qu’il s’interroge sur l’identité d’Enée et les convoitises idéologiques rétrospectives dont il est l’objet, il menace son propre temps politique, en quête d’adoubement mythique. Auguste le fait empoisonner. Parce que, vingt siècles plus tard, l’image du poète semble resurgir sur quelque mur exhumé et sa trace se confirmer dans des documents récemment retrouvés, il suscite un nouveau litige. Menacé par une découverte qui infirmerait ses propres analyses, un homme de culture peu scrupuleux se débarrasse des chercheurs enquêtant sur cette nouvelle vérité possible.
A défaut de dépasser la réalité, la fiction en fait l’englobe. Elle s’identifie à l’acte de représentation par lequel l’esprit humain, sur la base de faits partiels et de traces isolées, conçoit une mise en idées qui signifie ce passé dont les marques persistantes indiquent l’influence sans toutefois en livrer la cause. La conscience fournit des scènes, fourbit des schèmes qui apparentent son travail à celui de l’imaginaire romanesque. Evoquant un projet de musée, tel personnage s’écrie : « Car, je le reconnais, il en faut de la patience, et des moyens en effet, pour agencer les matériaux, élaguer ici, user d’artifices pour en étayer d’autres, parfois plus fragiles, respecter l’équilibre des proportions, surveiller la cohérence qui se dégage de ce fouillis à mesure que les choses se mettent en place. A cette masse de données, il s’agit aussi d’attribuer un sens : celui de la visite d’abord, à savoir comment cette exposition, d’une vitrine à l’autre, va être parcourue, puisqu’un tel trajet se doit de respecter une progression ; ensuite, celui relève plutôt de la narration, afin que soit ménagé et soutenu l’intérêt du lecteur… – Du lecteur ? Du visiteur, vous voulez dire ? » (p.56/57). Toute vérité relève de la fiction accomplie. Parce que les mobiles les moins avouables et les plus humains interfèrent par ailleurs dans le discours tenu sur le passé et les témoignages laissés sur l’actualité, mensonges, trucages, tronquages et mystifications rendent un peu plus illusoire un quelconque savoir transparent. De même, les contre-façons, reproductions et textes apocryphes compromettent la fiabilité culturelle des héritages artistiques trop anciens. La clémence d’Auguste relève d’une vérité plus officielle qu’effective, comme l’intégrité est hétique de L’Énéide, retouchée à répétition après la mort de Virgile. Nadaud invente, sur le même principe, l’histoire d’une usurpation manquée, en mettant en scène un haut responsable culturel falsifiant des données pour légitimer ses thèses et consolider sa carrière.
Les modalités du vrai et du faux, que Nadaud s’amuse à pervertir ironiquement, ne cessent ainsi de se conjuguer. Plus que son contraire, le faux désigne un des degrés du vrai, défini comme variable. Aucune connaissance bien-fondée ne semble possible : si l’approche des époques originelles s’affine, l’idée même de fondement vacille. Ce rapport désenchanté au savoir ne s’exprime pas, dans l’oeuvre érudite d’Alain Nadaud, par la mélancolie la plus extrême, comme dans celle de Pascal Quignard. Fiction pour fiction, l’écrivain prend l’homme de culture à son propre piège : il radicalise le jeu des hypothèses cognitives, en substituant, au couple vrai/faux, le duo mort/vif, aussi captieux mais encore plus romanesque. Délaissant la recherche d’une spécificité exacte du passé, Nadaud s’intéresse à la vivacité renouvelée de phénomènes archaïques, dans un roman composé de telle sorte qu’il intègre ses propres avatars. Entre les intrigues antique et contemporaine, des connexions se multiplient au point d’accréditer une seule et même histoire, différée dans le temps comme un écho se diffracte de sa manifestation première. Personnages et situations se répètent. L’attaché culturel des années 1990 accomplit le voyage effectué par Virgile reprenant lui-même l’itinéraire supposé d’Enée. Auguste se retrouve sous les traits tyranniques de l’homme de puissance, qui tue pour le salut de son poste, ou de l’homme de pouvoir, Ceaucescu, dont l’ombre apparaît en fin de roman : la Roumanie accueille en effet un journaliste-enquêteur trop curieux, exilé au loin, comme jadis Ovide, par un rédacteur en chef irascible qui ressemble à quelque Auguste fulminant… Par delà les invariants de la psyché -séduction, ambition, esprit de manigance, de rebellion, de droitesse -, certaines homologies se repèrent, entre les peaux neuves d’aujourd’hui et la chair vive des premiers jours. Ainsi le potentiel de simulation propre à l’art, la fabrication de vérités historiques aléatoires à partir de données objectives aménagées, le trafic des sources, la manipulation des textes, la falsification des documents – le revers culturel, en somme -, trouvent-ils leur accomplissement dans les mirages technologiques de l’image virtuelle. Virgile unissait Didon et Enée alors que plusieurs siècles les séparent, dans l’ordre de la fiction ; grâce « aux ressources de certains logiciels (Flame, par exemple), conçus à l’origine pour la réalisation de trucages cinématographiques, il est désormais possible de faire se rencontrer des personnages qui vécurent à des époques différentes ou de leur permettre de circuler dans des lieux où il est probable qu’ils ne mirent jamais les pieds » (p.230). La construction de l’ouvrage, superposant des parties composées à l’identique – quatre subdivisions incluant trois types de chapitre fictionnellement distincts : un descriptif didactique, un échange épistolaire, une retranscription d’enregistrement -, renforce la sensation répétitive, la conception d’une temporalité plus sédimentée que successive.
Ainsi, dans Auguste fulminant, tout se joue avant, et la seule altération, en échos dispersés, tient lieu d’altérité – hypothèse hallucinée pour un roman qui, présenté comme le dossier monté de toutes pièces par un héros enquêteur, multiplie incessamment les jeux d’illusion :
« Vous savez, les archéologues sont en bien des points semblables aux romanciers. Les uns comme les autres se montent la tête pour des choses auxquelles personne n’a jamais prêté attention. A partir de là, ils échafaudent des histoires où ils finissent par ne plus se reconnaître. Ils vivent dans une sorte d’hallucination permanente… Jour après jour, que ce soit à partir d’un fragment de poterie pour l’un, ou d’un simple mot pour l’autre, ils donnent corps à des univers imaginaires, que nul n’entrevoit sauf eux, et qu’ils s’évertuent à reconstituer dans les moindres détails. (…) Pour conserver intacte à la mémoire la totalité de ces mondes fictifs, la tension de leur esprit à force finit par être si vive, et cette vision intérieure exige une concentration intellectuelle si constante et démesurée qu’ils perdent tout repère, décrochent du réel, sombrent dans la matière même de ce qu’ils tentent de susciter – ou plutôt de ressusciter… » (p.137)
Bruno Blanckeman

Continuer le voyage…

Autobiographie semi-fictive

La tache
aveugle





































